Pour une théorie de l'attention. Soutenance de l’habilitation à diriger des recherches de Bernard Stiegler à l'Université Paris VII Diderot.


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10.11.2007

L’apparition et le développement des medias numériques et audiovisuels dans nos environnements domestiques et urbains fait aujourd’hui l’objet de plusieurs inquiétudes auprès de la communauté scientifique et intellectuelle à propos des effets qu’ils engendrent sur nos capacités attentionnelles. Les études menées par Dimitri Christakis et Frederic Zimmerman sur la synaptogenèse mettent l’accent sur les liens entre la formation du cerveau et l’environnement multi-médiatique dans lequel il évolue aujourd’hui. Katherine Hayles, professeur à l’université de Duke, résume leur analyse : "La plasticité est une caractéristique biologique du cerveau ; les hommes naissent avec un système nerveux prêt à se reconfigurer en fonction de leur environnement. […] Le système cérébral d’un nouveau-né passe par un processus d’élagage par lequel les connexions neuronales qui sont activées dépérissent et disparaissent. […] La plasticité cérébrale se poursuit durant l’enfance et l’adolescence, et continue même à certains égards au cours de l’âge adulte. Dans les sociétés développées contemporaines, cette plasticité implique que les connexions synaptiques du cerveau co-évoluent avec des environnements dans lesquels la consommation de medias est un facteur dominant. Les enfants dont la croissance se produit dans des environnements dominés par les medias ont des cerveaux câblés et connectés différemment des humains qui n’atteignent pas dans de telles conditions la maturité." La mutation que constitue l’apparition des nouvelles technologies numériques a conduit à un changement cognitif majeur au niveau attentionnel, que Katherine Hayles décrit comme une mutation générationnelle posant de sérieux défis à tous les niveaux de l’éducation et de l’université. Cette mutation consiste dans le développement de ce qu’elle appelle une hyper-attention, qu’elle oppose à ce qu’elle nomme la deep attention. Elle caractérise cette-dernière comme une captation de l’attention par un seul objet pendant une longue durée, telle la lecture d’un livre. L’hyper-attention, au contraire "est caractérisée par les oscillations rapides entre différentes tâches, entre des flux d’informations multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation, et ayant une faible tolérance pour l’ennui. Les sociétés développées ont longtemps été capables de créer le type d’environnement qui permet d’aboutir à l’attention profonde. […] Une mutation générationnelle a lieu, passant de l’attention profonde à l’hyper-attention." Au delà de cette transformation neurologique, Bernard Stiegler nous prévient des dangers psychosociologiques et culturels que représente l’organologie actuelle des objets numériques et audiovisuels. La réception de ces objets suscite et développe chez le sujet une autre attitude cognitive que celle de l’attention profonde mobilisée au cours de la lecture d’un livre. Une première distinction tient au fait que l’opération de la lecture est dirigée par le lecteur alors que celle de la vision audiovisuelle est asservie au temps de l’appareil de projection : il en résulte que le temps de la lecture est en droit un temps "souverain", il est le temps possible de l’examen et de l’observation, d’une certaine maîtrise attentionnelle de l’objet ; alors que le spectacle audiovisuel a d’abord pour effet de capter le temps de conscience du spectateur, et tendance à l’entraîner passivement dans son flux.
A cette distinction s’y ajoute une autre : savoir lire c’est nécessairement savoir aussi bien écrire, et réciproquement, tandis que le spectateur audiovisuel classique est généralement réduit à une position de consommateur non producteur. Or, ce que Bernard Stiegler appelle "misère symbolique" tient notamment à cette dissociation entre des individus producteurs de symboles et la grande masse de ceux qui les reçoivent en ne pouvant que les consommer, sans en produire à leur tour.
Enfin, c’est le caractère singulier et singularisant de la transmission scolaire à travers l’écrit — et la médiation  décisive du "maître" — qui doit être opposé à la dimension massivement industrielle de la diffusion des programmes audiovisuels : ceux-ci ont la plupart du temps pour effet et même pour fonction de produire une "synchronisation" des consciences — de leur perceptions, de leur souvenirs, bref de leur expérience, qui devient ainsi plus proche d’un conditionnement —, là où l’on peut soutenir que l’enseignement scolaire et livresque, au contraire, tel que l’école de Jules Ferry en généralise le principe à l’ensemble de la société, vise en principe à la formation d’individus singuliers, c’est à dire porteurs d’un rapport à chaque fois inédit au savoir dans son ensemble : ainsi, en droit et en fait, dans la plupart des cas et même lorsqu’elle est pratiquée en commun — comme dans une classe —, la lecture est une opération foncièrement individuelle, qui à la fois requiert et développe une attitude d’attention mono-centrée, continue et soutenue, appelée attention profonde.
Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’un objet numérique et audiovisuel ne permet pas de créer une attention profonde, mais de dire qu’en tant que pharmakon, il présente des caractéristiques qui sont aujourd’hui mises au service, dans le contexte des industries de programmes, d’un dispositif de captation et de dissémination de l’attention qui est essentiellement destructeur —, alors même que, de toute évidence, le cinéma est un art, il sollicite et construit une  attention profonde, et il est en cela le remède de ce poison.
La question décisive à laquelle nous devons est donc de savoir comment le nouveau milieu technologique dans lequel se développent désormais les cerveaux et les esprits des nouvelles générations ne leur soit pas "toxique" ? A quels enjeux le design numérique et audiovisuel devrait-il répondre pour ne pas faire obstacle à la formation de l’attention profonde, mais au contraire participer à son développement ?
La question n’est pas de rejeter les psychotechnologies numériques et audiovisuelles, ni les industries culturelles : elle est de transformer ces psychotechnologies en technologies de l’esprit, en nootechnologies ; elles est de révolutionner ces industries, qui sont devenues l’infrastructure organologique de la bataille de l’intelligence, qui est elle-même une guerre politique et économique, et dont elles sont l’arsenal — en proposant des normes de régulation adaptées à cette situation, mais aussi en les inspirant et les dotant de secteurs de recherche et de développement sur ces questions, dont elles sont de nos jours encore trop dépourvues.

Art et industries culturelles. Avec Bernard Stiegler pour Citéphilo à Valenciennes.


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2011

Une série de conférences structurée autour de trois questions différentes :
 1. Quel rôle les industries culturelles ont-elles joué et jouent-elles encore dans le modèle économique dominant  ?
 2. De quelle révolution dans les connaissances et la culture les technologies de l’information et de la communication sont-elles porteuses ?
 3. Les réseaux peuvent-ils fonder une nouvelle économie de la contribution ?

Numérique et anthropologie. Avec Bernard Stiegler au CNRS.


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18.11.2010

Bernard Stiegler intervient pour présenter une communication lui permet de brosser un panorama rapide de plusieurs de ses principales idées.
Le numérique est ainsi envisagé comme un cas particulier de support d’écriture et d’enregistrement, un hypomnémata. Si cette question fut réactivée par Jacques Derrida ou Michel Foucault, ce sont sur­tout Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant qui ont montré le rôle décisif joué par l’écriture dans l’émergence de la rationalité.
À propos de la place de la technique dans l’anthropologie, Bernard Stiegler défend le point de vue d’André Leroi-Gourhan pour qui l’anthropogenèse est une techno­genèse et la technique, une mémoire supplémentaire. Il s’agit, en effet, d’une troisième mémoire, qualifiée d’épiphylogénétique, après les mémoires génétiques et épigénétique.
Est ainsi introduite la problématique de la grammatisation, procédure consistant à discrétiser des flux, c’est‑à‑dire à les spatialiser et donc les rendre reproductibles : cela rend possible l’enregistrement des phénomènes et donc leur répétition. Si l’imprimerie fut une grammatisation qui permit la Réforme, la révolution industrielle a entrainé la grammati­sation des corps. Avec la photographie et le phonogramme, au xixe siècle, a débuté la grammatisation de la perception. Le numérique, au xxe siècle, a engendré la grammatisation du social (social enginering), social envisagé ici comme une transindividuation.
Ceci entrainant une prolétarisation accrue, il est possible d’aboutir à la conclusion paradoxale que l’hominisation est un processus de déshominisation. La grammatisation est donc à comprendre comme le développement de pharmakons.
Dès lors, pour qu’une société fonctionne, il lui faut construire les circuits très longs (intergénéra­tionnels) de l’anthropogenèse. L’idée d’anamnèse renvoie à ces circuits absolument longs, conditions de la confiance, de la fidélité, de l’investissement social, de la société.
En tant que pharmakon, le numérique commence par produire des courts‑circuits avant de produire des circuits longs. Pour le comprendre, il faut passer par une organologie générale afin de saisir les individuations psychiques, techniques et sociales possibles. Ainsi, si le virtuel produit des courts-circuits (effrayants) dans l’anthropogenèse, il présente aussi des possibilités d’expérimentations (passionnantes).
Pour l’anthropologie, il s’agirait de faire des usagers du virtuel, des anthropologues critiques, la spatialisation rendant les éléments sociaux analysables. Pourrait alors se profiler la création de nouveaux modes sociaux.

La modernité, bonne question ! Débat entre Bernard Stiegler et Marc Augé au Forum Liberation à Rennes.


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30.03.2013

Comment comprendre la modernité ? En vivons-nous l'accomplissement logique ? L'essoufflement ?
La trajectoire de l'humanité est complexe, irrémédiablement liée à son environnement et en grande partie confondue avec l'histoire de ses techniques.
À l'heure d'Internet, de l'individualisme et du discrédit de la classe politique, il semble urgent de se poser ces questions pour que notre avenir commun soit réinventé.

De la destruction créatrice à la destruction destructrice. Avec Bernard Stiegler à l'École Polytechnique.


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27.06.2013

En 2008, le modèle schumpétérien qui décrit le dynamisme économique comme une destruction créatrice s'est effondré. Il s'est avéré qu'il détruisait beaucoup plus qu'il ne créait et il est apparu que la constante transformation du système technique mondial par une innovation devenue essentiellement spéculative ruinait les systèmes sociaux. Le devenir toxique de l'innovation s'est imposé lorsqu'elle a été instrumentalisée au bénéfice exclusif de la spéculation rendue possible par la financiarisation ; ce qui a abouti à une guerre économique mondiale ruineuse.
Le temps est venu de négocier un traité mondial de paix économique, et d'une mobilisation planétaire des pacifistes économiques. Ce qui est possible dans le sens où l'économie de la contribution repose sur l'émulation et non sur la concurrence.

La conférence est organisée par le Groupe X-Sciences de l'Homme et de la Société.

Sociopathologies et psychothérapeutiques dans le contexte de la numérisation généralisée. Avec Bernard Stiegler à Lille.


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14.05.2013

Depuis l’invention des ordinateurs et d’Internet, la société humaine à connu une modification profonde de son fonctionnement, autant dans l’organisation globale de celle-ci, que dans les rapports entre êtres humains.
Ces changements significatifs nous procurent à la fois plus de confort, et facilitent certaines tâches, l’accession au savoir et bien d’autres choses. En contrepartie, le numérique a aussi bouleversé la structure sociale humaine au point parfois de nous faire perdre nos repères ou de modifier en profondeur notre manière d’interagir entre nous.

Conférence prononcée aux Etats Généraux de la Psychiatrie dans un colloque sur le développement cérébral depuis l'apparition de la mémo-technique il y a plus de 30000 ans.

Vers un art de l'hypercontrole. Avec Bernard Stiegler à Aix-en-Provence.


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16.12.2014

Bernard Stiegler développe l’idée que nous sommes entrés dans l’époque de l’hypercontrôle, rendue possible par les technologies numériques, les systèmes de big data, de traces et autres automatismes, omniprésents dans les développements et applications technologiques "hyperindustriels".
Dispositifs qui nous suivent autant qu’ils nous guident dans nos comportements, et qui constituent selon lui un processus de désintégration sociale.
Selon un fil historique et conceptuel, nous serons amenés à comprendre les éléments du contrôle et de la surveillance : tels qu’ils ont été pensés et utilisés depuis William Burroughs, l’écrivain américain chez qui Gilles Deleuze avait trouvé la récurrence du terme de contrôle, et à partir duquel il conceptualisa la formule de "société de contrôle", cela en passant par les écrits de Foucault et sa description des dispositifs de surveillance. Bernard Stiegler décrira les "sociétés de l’hypercontrôle" et l’automatisation généralisée, tout en posant le défi d’un "art de l’hypercontrôle" comme thérapeutique, ou "pharmacologie positive".

L'évolution de l'homme et des techniques. Avec Bernard Stiegler à l'Institut national de recherches archéologiques préventives.


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24.09.2009

La conscience naissante de l'humanité du XXIe siècle est en train de devenir celle de ses propres limites. C'est ce qu'annonçait déjà René Passet dans "L'économique et le vivant".
Crises écologiques, mutations industrielles majeures, ruptures géopolitiques, émergence des biotechnologies, c'est-à-dire technicisation du vivant et de la reproduction, avènement des nanotechnologies et de la "métaconvergence NBIC" (nano, bio, info and cognitive technologies) : dans le langage de Gilbert Simondon, le processus psychosocial d'individuation qui se forme au cours de l'histoire de l'humanité paraît devoir se clore, s'incurver ou radicalement se réinitialiser dans les prochaines décennies.
Or, la pensée d'un tel devenir et de l'avenir qu'il pourrait receler n'est possible qu'à considérer l'ensemble du processus dans la très longue durée que seule peut donner l'archéologie – et précisément comme un tel processus.