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Une table ronde animée par Jean Birnbaum et constituée de trois interventions :
- Claude Hagège : "Amour et langue". La gestuelle, notamment des yeux et des mains, peut tenir lieu de déclaration, mais il n'est de meilleur et plus adéquat canal pour la faire que les mots. Le langage de l'amour est le langage lui-même, ou l'amour lui-même, comme on voudra.
- Fabrice Hadjadj : "Devoir aimer". On connaît la chanson : "Aimez-vous les uns les autres". On nous commande d'aimer. N'est-ce pas une méprise ? Un autre refrain ne nous dit-il pas que l'amour est un "oiseau rebelle" ? Pour sortir de cette apparente contradiction, certains ont cru bon d'opposer Eros et Agapè, le premier relevant de la passion ignorante des règles, le second, de l'accomplissement même de la loi. Et si l'amour venait avec son propre ordre ? Si le sexe lui-même, dans son élan le moins maîtrisé, contenait une exigence que le puritain aussi bien que le libertaire s'efforcent de ne pas entendre ?
- Valérie Gérard : "Une question de géographie ?" Tomber amoureux, c'est désirer vivre une histoire, qu'il sera possible de raconter et de se raconter. Mais s'il s'agit d'histoire, il s'agit aussi de monde - du monde dans lequel s'inscrit l'histoire et qu'elle crée. Elle est en effet d'emblée inséparable de son lieu, de son cadre ; ce qui est désiré et chanté c'est tout un monde - et cette inscription donne à l'histoire sa précarité mais aussi sa consistance. Et lorsqu'il arrive que l'histoire se termine, s'il y a eu quelque chose, et ce qu'il reste, c'est un monde.


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Tout "va de plus en plus vite", comme on ne cesse de le répéter. Les nouvelles technologies connectant tout à tout, nous demeurons toujours sur le qui-vive, autrement dit sous la pression (ne laissant pas de répit) de l’événement. Bref, sous cet effet d’accélération, nous ne trouverions plus de retrait, dans nos vies, pour mûrir plus lentement nos désirs et nos décisions.
Voilà qui fait partie de ces évidences irrécusables, trop massives pour qu’on ne prenne pas plaisir à les ébranler. On ne voit plus le temps passer.
Mais comme on le répète à tout propos, qu’on s’en sert de justification à tout, qu’on l’assène comme une évidence, cela en devient suspect.
Et d’abord, que signifie que "le temps passe" ? Quel est ce grand acteur érigé en sujet de nos phrases –en souverain de nos vies– qui vient à "passer" ?
Souvenons-nous que les Grecs n’ont pas, à l’origine, parlé ainsi. Chez leurs premiers poètes, "le temps" n’apparaît pas comme sujet d’un verbe, mais désigne simplement "le délai", dont dépend le succès ou l’échec, qui sépare de l’aboutissement. C’est seulement quand ils ont commencé à réécrire leurs cosmogonies primitives, lorsqu’ils se sont mis à rationaliser leur vieille histoire de dieux olympiens, plus trop crédible, que "le temps" s’est trouvé promu en instance souveraine présidant au destin des hommes : "le temps" est donc né d’une première naturalisation de la transcendance. A quoi s’ajoute cette cocasserie des Grecs qui, selon qu’ils l’écrivent d’une façon ou d’une autre, sont conduits à croiser Chronos, "le temps qui passe", et Kronos, "le dieu qui mange ses enfants".
Une nouvelle mythologie en est née, qui a servi de grande dramaturgie à l’Europe : le temps "mange la vie" ; du "sang que nous perdons", "croît et se fortifie". Cette mythologie, saurons-nous un jour la dégonfler ? Car, quand elle hérite de la question du temps, la philosophie ne fait que la développer selon ses usages.
Pour penser le mouvement des corps, en physique : le temps comme mesure entre l’avant et l’après, point de départ et d’arrivée ; pour l’opposer à l’éternel de la métaphysique et, face à l’être identique, penser la corruption du devenir ; et d’abord parce que nous conjuguons, c’est-à-dire nous lions morphologiquement, dans nos langues, le temporel au verbal.
Mais, justement, de ce que nous conjuguons ainsi, pouvons-nous tirer l’assurance que le temps existe ? Car le futur n’est pas encore, s’inquiète Aristote, le passé n’est plus, et le présent n’est que le point de passage entre futur et passé : point sans extension et par conséquent, sans existence. De là, le constat : le temps doit bien exister, puisqu’on le divise ainsi en des temps différents ; et pourtant aucune de ses divisions n’existe. Il ne peut qu’exister de "façon obscure", conclut Aristote. Enigme du temps : tant que l’on a ce mot à la bouche, on croit savoir ce que c’est ; mais, dès qu’on s’arrête pour y penser, on ne le sait plus.
Aussi, face à cette obsession occidentale à l’égard du temps, prenons du recul. Souvenons-nous, par exemple, qu’une culture extérieure à l’Europe, telle la chinoise, n’a pas pensé "le temps", mais "la saison" (le moment) d’une part, "la durée" de l’autre. Car la langue chinoise ne conjugue pas. Car les Chinois n’ont pas pensé l’éternel, mais le sans fin ou "l’inépuisable" du fond des choses. Car ils ont abordé ce que nous appelons la nature en termes de facteurs corrélés et de polarité, et non de corps en mouvement. Ils ont donc dû traduire "temps" dans leur langue, quand l’Occident est venu chez eux : "l’entre-moments" ; mais cela ne les a pas empêchés d’écrire l’histoire comme de se préoccuper du calendrier.
Aussi pouvons-nous songer, alors que tout paraît se précipiter, à tout ce que cette grande mythologie du temps laisse de côté. Discernons notamment ces transformations et maturations silencieuses qui font sourdement leur chemin, dans la durée lente, et dont l’événement qui éclate n’est qu’un affleurement sonore, à titre de résultat. Pensons aussi à ce que serait une éthique, voire une politique, où l’on ne projetterait pas son plan sur les choses, fébrilement, mais dont on saurait amorcer discrètement les évolutions bénéfiques. N’oublions pas, enfin, ce fameux "temps mort", qui n’a rien de "mort", mais où les choses commencent à s’infléchir et s’esquisser. Ces temps morts, qui n’attirent pas l’attention, que l’on dédaigne, sont ceux qui font exister.
Cette conférence est la séance inaugurale du 23ème Forum Le Monde-Le Mans ayant pour thématique "Où est passé le temps ?" durant l'année 2011.